Téléphone au volant : sanctions, dangers et ce que dit la loi
Pourquoi le téléphone au volant multiplie le risque d'accident par 23, les sanctions encourues et la réglementation sur le kit mains-libres.
Lire un SMS prend 5 secondes. À 50 km/h, c’est 70 mètres les yeux fermés. À 130 km/h, c’est 180 mètres – la longueur de deux terrains de football, en aveugle. Personne ne conduirait 180 mètres avec un bandeau sur les yeux. Pourtant, des millions de conducteurs le font chaque jour, le pouce sur un écran de 15 centimètres.
Le téléphone au volant est devenu la première source de distraction sur les routes françaises. Pas parce que les conducteurs sont irresponsables – mais parce que le cerveau humain est incapable de résister à une notification. Trente ans d’évolution des smartphones contre trois cent mille ans d’évolution cérébrale. Le cerveau perd à chaque fois.
5 secondes, et tout bascule
En 2013, le Virginia Tech Transportation Institute a publié une étude qui a changé la compréhension du risque. En équipant des camions de caméras embarquées pendant plusieurs millions de kilomètres, les chercheurs ont mesuré que l’envoi d’un SMS multiplie le risque d’accident par 23. Pas 2 ou 3 – vingt-trois. Aucun autre facteur de distraction n’atteint ce niveau, pas même l’alcool à des taux modérés.
Pourquoi un chiffre aussi massif ? Parce que le SMS cumule trois types de distraction simultanément :
- Distraction visuelle – les yeux quittent la route pour l’écran. En moyenne 4,6 secondes par interaction, selon la même étude.
- Distraction manuelle – au moins une main lâche le volant pour saisir le téléphone, taper, faire défiler.
- Distraction cognitive – le cerveau se déconnecte de la conduite pour traiter le contenu du message. Lire « on se retrouve où ? » déclenche une activité mentale de planification qui n’a rien à voir avec la route.
Un appel téléphonique ne cause « que » la distraction cognitive. Un SMS les cause toutes les trois. C’est la tempête parfaite.
« Le conducteur qui envoie un SMS conduit avec un seul sens sur cinq mobilisé pour la route. Ses yeux sont sur l’écran, ses doigts sur le clavier, son cerveau sur la conversation. Il ne lui reste que l’ouïe et le toucher passif du volant. Ce n’est plus de la conduite – c’est de la chance. » – Étude de la National Highway Traffic Safety Administration (NHTSA), 2014.
× 23
Multiplication du risque d’accident lors de l’envoi d’un SMS au volant, selon l’étude du Virginia Tech Transportation Institute. À titre de comparaison, composer un numéro de téléphone multiplie le risque par 6, et une conversation téléphonique par 1,3. Le SMS est dans une catégorie à part.
Le cerveau ne fait pas deux choses à la fois
Il y a un mythe tenace : le « multitâche ». L’idée qu’on peut téléphoner et conduire simultanément, comme on pourrait marcher et mâcher un chewing-gum. Les neurosciences ont démoli cette illusion.
Le cerveau humain ne traite pas deux tâches cognitives complexes en parallèle. Ce qu’il fait, c’est basculer rapidement de l’une à l’autre – un « task switching » qui prend entre 0,5 et 1 seconde à chaque commutation. Pendant ce temps de bascule, aucune des deux tâches n’est traitée. Le conducteur n’écoute plus son interlocuteur et ne surveille plus la route. Il est dans un no man’s land cognitif.
Des études d’imagerie cérébrale (IRMf) menées à l’université Carnegie Mellon ont montré que le simple fait d’écouter une phrase au téléphone réduit de 37 % l’activité du cortex pariétal – la zone du cerveau qui traite l’information spatiale et qui permet de situer les autres véhicules sur la route. Vous entendez les mots de votre interlocuteur, et pendant ce temps, le piéton sur le passage clouté devient invisible. Pas parce que vos yeux ne le voient pas – parce que votre cerveau ne le traite pas.
C’est ce qu’on appelle la « cécité inattentionnelle ». Les yeux fonctionnent, la rétine capte l’image, mais le cerveau n’enregistre pas l’objet. Le feu est passé au rouge, le piéton est engagé, le cycliste est à 3 mètres – et le conducteur au téléphone ne les a pas vus. Quand on l’interroge après coup, il est sincère : il ne les a pas vus.
En 2003, les psychologues Daniel Simons et Christopher Chabris ont rendu célèbre l’expérience du « gorille invisible » : des sujets concentrés sur une tâche visuelle ne remarquent pas un homme déguisé en gorille qui traverse leur champ de vision. Le phénomène est identique au volant. Des chercheurs de l’université de l’Utah ont reproduit l’expérience avec des conducteurs au téléphone : ils passaient devant des panneaux de signalisation, des feux rouges et des piétons sans les détecter – tout en regardant droit devant eux. Les yeux ouverts, le cerveau éteint.
Ce que dit la loi : l’interdit de 2003 et le durcissement de 2020
La France a interdit l’usage du téléphone tenu en main au volant en 2003. Mais c’est la loi du 24 octobre 2019 (entrée en vigueur en 2020) qui a durci le dispositif de façon significative.
Avant 2020, l’infraction ne concernait que le téléphone « tenu en main » pendant la conduite. Un conducteur arrêté à un feu rouge pouvait techniquement argumenter qu’il ne « conduisait » pas. Les oreillettes et kits mains-libres étaient autorisés.
Depuis 2020, trois changements majeurs :
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L’interdiction s’applique à l’arrêt – feu rouge, embouteillage, file d’attente. Tant que le véhicule est sur la chaussée et que le moteur est en marche (ou que le véhicule n’est pas stationné sur un emplacement prévu), consulter son téléphone tenu en main est interdit. La seule exception : le véhicule est garé sur un emplacement de stationnement, moteur coupé.
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Les oreillettes et écouteurs sont interdits – depuis le 1er juillet 2015, en réalité. Tout dispositif porté dans ou sur l’oreille (oreillette Bluetooth, écouteurs filaires, casque audio) est prohibé. Seuls restent autorisés les systèmes intégrés au véhicule (haut-parleur Bluetooth du tableau de bord) et les kits mains-libres qui ne nécessitent pas de porter un objet à l’oreille.
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La rétention immédiate du permis – en cas d’infraction au téléphone commise simultanément avec une autre infraction (excès de vitesse, non-respect d’un feu, franchissement de ligne continue…), les forces de l’ordre peuvent retenir le permis immédiatement. C’est le principe de la « double infraction » introduit par la loi LOM de 2019.
| Infraction | Amende forfaitaire | Points retirés | Sanctions complémentaires |
|---|---|---|---|
| Téléphone tenu en main | 135 € | 3 points | Suspension de permis possible (jusqu’à 3 ans) |
| Oreillette / écouteurs au volant | 135 € | 3 points | Idem |
| Téléphone + autre infraction simultanée | 135 € (+ amende de l’autre infraction) | 3 points (+ points de l’autre infraction) | Rétention immédiate du permis |
Les points clés pour l’examen : 135 € d’amende et 3 points retirés pour l’usage du téléphone tenu en main. L’interdiction s’applique même à l’arrêt (feu rouge, embouteillage). Les oreillettes et écouteurs sont interdits au volant depuis 2015. Seuls les dispositifs intégrés au véhicule (haut-parleur Bluetooth) restent autorisés. Et surtout : en cas de double infraction, le permis peut être retenu sur-le-champ.
Le piège du kit mains-libres
Beaucoup de conducteurs pensent être en règle – et en sécurité – avec un kit mains-libres intégré au véhicule. Sur le plan légal, ils ont raison. Sur le plan de la sécurité, c’est une autre histoire.
Le kit mains-libres supprime la distraction visuelle et la distraction manuelle. Mais il ne touche pas à la distraction cognitive – celle qui, précisément, cause la cécité inattentionnelle.
En 2013, la fondation AAA (American Automobile Association) a classé les niveaux de distraction cognitive sur une échelle de 1 à 5. Écouter la radio : 1,2. Conversation avec un passager : 2,3. Conversation téléphonique en mains-libres : 2,5. Dicter un SMS par reconnaissance vocale : 3,1. La conversation mains-libres n’est pas loin de la dictée vocale en termes de charge cognitive.
Pourquoi une conversation téléphonique distrait-elle plus qu’une conversation avec un passager ? Parce que le passager voit la route. Il se tait quand la situation se complique, il pointe du doigt le danger, il adapte le rythme de la conversation à la conduite. L’interlocuteur au téléphone ne sait rien de ce qui se passe sur la route. Il continue de parler pendant que vous doublez un camion sur l’autoroute, pendant que vous abordez un rond-point, pendant qu’un enfant traverse.
Le kit mains-libres est légal mais pas sûr. L’INSERM estime que téléphoner au volant – même en mains-libres – multiplie le risque d’accident par 3. La loi autorise les dispositifs intégrés au véhicule, mais cela ne signifie pas que les utiliser est sans danger. La recommandation des experts en sécurité routière est simple : ne pas téléphoner du tout en conduisant.
564 morts par an : le chiffre qu’on préfère ignorer
En 2022, l’Observatoire National Interministériel de la Sécurité Routière estimait que l’inattention au volant – dont le téléphone est la première cause – était impliquée dans environ 16 % des accidents mortels en France. Sur 3 550 tués cette année-là, cela représente environ 564 personnes. Plus d’une mort par jour, directement ou indirectement liée à un écran.
Et ces chiffres sont probablement sous-estimés. Contrairement à l’alcool (mesurable par éthylomètre) ou à la vitesse (mesurable par radar), l’usage du téléphone avant un accident est difficile à prouver. Les enquêteurs doivent saisir le téléphone, analyser les logs, comparer les horodatages – une procédure longue et incertaine. De nombreux accidents causés par le téléphone sont classés comme « inattention » sans que la cause précise soit identifiée.
Le phénomène touche tous les âges, mais la tranche 18-35 ans est surreprésentée. Non pas parce que les jeunes conducteurs sont plus imprudents par nature, mais parce que leur rapport au téléphone est différent : une notification provoque chez eux une impulsion quasi réflexe de vérification. Des études de neuro-imagerie montrent que la réception d’une notification active le circuit de la récompense (le noyau accumbens), le même qui répond à la nourriture, au sexe et aux drogues. Résister à une notification, c’est résister à une pulsion neurologique. Et la résister en conduisant, quand l’attention est déjà sollicitée, devient presque impossible.
En 2017, le constructeur Volkswagen a diffusé dans un cinéma de Hong Kong un spot publicitaire devenu viral. Pendant qu’une scène de conduite tranquille était projetée sur l’écran, un SMS était envoyé simultanément à tous les spectateurs de la salle via un système de localisation. Sur la vidéo de surveillance de la salle, on voit tous les spectateurs baisser les yeux en même temps vers leur téléphone – et au même instant, la voiture à l’écran percute un arbre dans un bruit d’impact. La salle entière a sursauté. Le message : si vous ne pouvez pas résister à un SMS dans un cinéma, comment y résisterez-vous au volant ?
Le téléphone en GPS : que dit la loi ?
Utiliser son téléphone comme GPS est un cas qui sème la confusion. La réponse dépend entièrement de la façon dont le téléphone est installé.
Autorisé : le téléphone est fixé sur un support dédié (pare-brise, tableau de bord, grille d’aération) et utilisé comme GPS sans manipulation en conduisant. Le conducteur ne le tient pas en main, la destination a été entrée avant de démarrer, l’itinéraire est en mode guidage vocal.
Interdit : le téléphone est posé sur le siège passager, coincé entre les cuisses, tenu en main à un feu rouge pour vérifier l’itinéraire, ou manipulé en conduisant pour changer de destination. Toute interaction avec un téléphone tenu en main, même pour un usage GPS, constitue une infraction.
La règle est simple : si votre main touche le téléphone pendant que le véhicule est sur la chaussée (hors stationnement moteur coupé), c’est 135 euros et 3 points.
Que faire concrètement
La tentation du téléphone au volant ne se combat pas par la volonté. Elle se combat par l’environnement. Les conducteurs qui résistent le mieux ne sont pas ceux qui ont plus de discipline – ce sont ceux qui ont rendu l’accès au téléphone physiquement difficile.
Avant de démarrer : téléphone en mode silencieux, dans la boîte à gants ou dans un sac sur la banquette arrière. Si vous l’utilisez comme GPS, fixez-le sur un support, entrez la destination, activez le guidage vocal, et ne le touchez plus. Si vous attendez un appel important, prévenez votre interlocuteur que vous serez en voiture et que vous rappellerez à l’arrivée.
Un SMS peut attendre 20 minutes. Un trajet ne peut pas attendre 5 secondes de cécité à 130 km/h. Les 180 mètres parcourus les yeux sur l’écran ne se rattrapent pas – ni au freinage, ni devant un juge, ni dans un service de réanimation.